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J’imagine qu’on a tous nos livres favoris, j’ai découvert le mien quand j’avais 13 ans et que j’ai eu la curiosité de me frotter à un pavé pour la première fois : Les Trois Mousquetaires, d’Alexandre Dumas. Une révélation. De mémoire, il s’agit du premier livre que j’ai choisi de mon plein gré et qu’on ne m’a pas imposé d’une façon ou d’une autre (cadeau non demandé ou lecture scolaire). Mon choix a été guidé à l’époque par deux critères, tout d’abord j’étais (et je reste, je l’avoue) un fervent admirateur de l’adaptation de Bernard Broderie. Et puis, bêtement, une fierté mal placée qui m’avait forcé à trouver un livre à la longueur démesurée à mes yeux.

Bref, j’ai adoré. Avec Les Trois Mousquetaires, l’amour de la lecture est apparu, cet amour a pris un petit coup avec Vingt Ans après, suite décevante enchaînée directement et une énorme défaite avec le Vicomte de Bragelonne dont je n’ai jamais su dépasser les 200 premières pages.

Mais peu importe, j’ai su retomber sur mes pieds par la suite et découvrir d’autres horizons, jusqu’à mon genre de prédilection, la fantasy (franchement une surprise au vu de mes trois critiques précédentes).

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Ironiquement, j’ai été initié au genre par un auteur français, Pierre Pevel, via les Ombres de Wielstadt. Le livre en lui-même n’était pas exempt de défauts, mais suffisamment accrocheur pour me donner envie d’en lire plus. Alors quand j’ai un jour appris que celui qui avait allumé un feu en moi s’accaparait un des personnages emblématiques de Dumas (oui, bon, il appartient aussi un peu à l’Histoire, ok), je n’ai pas su résister.

Bref, parlons des Lames du Cardinal, par Pierre Pevel.

« 1633, sous le règne de Louis XIII, le cardinal de Richelieu veille à la bonne marche du royaume de France, de plus en plus menacé par l’Espagne et ses nouveaux alliés : les dragons. Or, à situation exceptionnelle, moyens exceptionnels : le Cardinal se voit contraint de faire appel à une compagnie d’élite qu’il avait lui-même dissoute. Sous le commandement du capitaine La Fargue, les bretteurs les plus vaillants et les plus intrépides que possède le royaume sont ainsi réunis pour former à nouveau les redoutables Lames du Cardinal ».

Pevel semble s’être fait une spécialité de mêler Histoire et fantasy dans des uchronies du plus bel effet. Ici, comme l’indique le résumé, nous sommes sous un Ancien Régime fidèle à la réalité, à ceci près qu’il est établi dans un monde où les dragons existent.

Le premier détail qui frappe sans conteste : la plume de Pevel. Véritable hommage aux romans de capes et d’épées de la grande époque, l’auteur sait manier les mots avec virtuosité, c’est indéniable. Cependant, il apparaît très rapidement, les pages défilant, que les paragraphes se succèdent sans pour autant réussir à élaborer quelque chose de tangible.

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En l’espèce, les noms très nombreux défilent. Des noms fidèles à l’époque, mais les personnages s’ajoutent, s’accumulent et il faut un moment avant d’arriver à tout ordonner dans notre esprit. C’est d’autant plus complexe quand on ne sait pas où l’auteur veut en venir. Dans les faits, la mission confiée aux Lames par Richelieu n’est évoquée que de façon cryptique à la page 170 et il faut attendre la page 203 pour avoir enfin une idée claire de ce qu’on attend des personnages. Le livre comptant moins de 400 pages, les 200 premières paraissent un peu longues à parcourir, tant elles sont auréolées de flou et de non-dits.

Qu’on se rassure, parmi ces 200 premières pages, l’histoire a l’occasion d’atteindre quelques pics d’intérêts. Outre Richelieu, Pevel se paie notamment le luxe d’inviter des personnalités bien connues des lecteurs de Dumas, et c’est avec un plaisir rare que j’ai vu leur nom apparaître, comme de vieux amis dont j’aurais appris les nouvelles après des années sans échange.

Il y a également, comme dans tout bon roman du genre, des affrontements à la rapière dans des auberges de campagne où on visualise parfaitement les tables et tabourets valser, accompagnés des cris des soldats. Il est d’ailleurs réconfortant de voir que Pevel s’autorise quelques clichés du genre, outre ce genre de scène, on a également des passages où les protagonistes ripaillent gaiement autour de pichets de vin, ou d’autre où l’on parle de pourpoint, de pistoles, de chausses, de mousquetaires, de dîner, de souper. Autant de mots qui ont évidemment leur place dans la France de 1633 et qu’il serait choquant de ne pas retrouver, mais qui me renvoient personnellement aux Trois Mousquetaires.

D’ailleurs, si je reviens sur les affrontements, je tiens à les mettre en opposition à ceux de Terre d’Exil. Là, Pevel sait se montrer clair, lisible et accessible, on comprend tout, sans ambiguïté. On en vient d’ailleurs à préférer qu’il y ait un peu moins de détails. Car, des détails, on en a droit dans l’action (notamment quand un triste sire se fait violemment étrangler alors qu’il était occupé à faire autre chose), mais il y en a pour tout de façon générale.

Les descriptions sont nombreuses et précises, parfois redondantes (j’ai cru comprendre que le sol de Paris était intégralement recouvert d’excréments à cette époque, c’est martelé toutes les dix pages), mais souvent riches d’enseignement. L’auteur s’est visiblement renseigné longuement sur son sujet pour offrir des tableaux précis de la France de l’époque. Notamment en ce qui concerne la capitale, les références sur les quartiers sont innombrables, intéressantes, on découvre tout un tas d’anecdotes.

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Pevel ne s’épargne aucune peine et même la description d’un simple marché au Pont-Neuf devient l’occasion d’énumérer avec précision tout ce qu’on y trouve avec force détails. Et ces textes-ci sont souvent bien tournés et dynamiques.

C’est visiblement un bourreau de travail qui a écrit cet ouvrage, et ça se voit jusque dans le nombre important de personnages, dont on arrive, après 150 pages environ à enfin intégrer ceux qui auront de l’importance. Si tous ne revêtent pas le même intérêt à mes yeux (La Fargue en tête m’est apparu comme assez insipide), d’autres sont un véritable régal et ont cristallisé à mes yeux tout l’intérêt de ma lecture. Car, si les descriptions et références historiques sont importantes, il faut bien des personnages charismatiques dans un roman. Sinon, autant lire un manuel d’Histoire.

Et ils sont là, je n’en citerai qu’un seul, pour éviter de trop en dévoiler : Marciac, gascon de son état (comme d’Artagnan, mes amis, la référence est marquée sur son front), volontiers fanfaron, fin bretteur, fêtard, nonchalant. Typiquement le genre de personnage qu’on ne peut qu’apprécier. Pour ma part, il a clairement volé (avec deux ou trois autres individus) la vedette à La Fargue, plus en retrait. Et, petite gourmandise, Richelieu semble assez similaire à celui de Dumas, ça n’était pas pour me déplaire. L’un dans l’autre, ces Lames sont composées de caractères bien différents, probablement complémentaires, mais il est trop tôt en un tome pour le dire. Hormis La Fargue, seul un membre des Lames m’a déplu.

Ce petit monde évolue, comme nous l’indiquions tout à l’heure, dans une Europe où les dragons existent, ils ont plusieurs formes, notamment humanoïdes, et tout le monde sait qu’ils sont là. Les reptiles sont bien encrés dans l’univers, et restent assez discrets, dans les pages de ce premier tome. Il y a parfois un petit dragonnet domestique (ou non) qui agrémente une des descriptions de l’auteur, ou des passages relatifs à ceux liés à l’Espagne. Mais rien de réellement envahissant, à un point tel que ça ne paraît même pas incongru. C’est finement joué.

En bref, Les Lames du Cardinal met longtemps à se mettre en branle. Peut-être trop longtemps pour certains lecteurs et je ne leur en tiendrais pas rigueur, j’avais moi-même entamé la lecture il y a un an et demi avant de laisser tomber. Pour autant, passé les 200 premières pages (oui, il faudra s’accrocher un peu), l’auteur sait nous récompenser en nous abreuvant d’anecdotes historiques, de personnages attachants pour la plupart, d’aventures, de courses-poursuites, le tout avec une lisibilité impressionnante.

J’ai recommencé à le lire en me disant que c’était par acquis de conscience et que je l’oublierai aussitôt, je vais finalement m’offrir les deuxième et troisième tomes dès que possible. Il est à noter que la trilogie a rencontré un succès tel qu’un jeu de société a été édité sur cet univers.

Les Lames du Cardinal, tome 1. Pierre Pevel. Editions Folio SF. 397 pages.